Les pionnières de la danse contemporaine au Québec : Françoise Sullivan (1/3)

Apprenez-en davantage sur l'histoire de la danse contemporaine au Québec, ainsi que sur ses pionnières. Françoise Sullivan, Françoise Riopelle et Jeanne Renaud ont profondément marqué l'art chorégraphique à travers leur vision et démarche novatrices. Dans ce premier article, partez à la rencontre de Françoise Sullivan, figure emblématique des automastistes et artistes aux multiples facettes.


« Dans la danse, on en revient aujourd'hui à la magie du mouvement, celle qui met en cause les forces naturelles et subtiles de l'homme, visant à exalter, à charmer, à hypnotiser, à arrêter la sensibilité »

Extrait de La danse et l'espoir, Françoise Sullivan


FRANÇOISE SULLIVAN

Françoise Sullivan est née à Montréal le 10 juin 1923. Elle est encore aujourd'hui chorégraphe, danseuse, peintre et sculptrice.


Dès 10 ans, Françoise Sullivan désire devenir une artiste. Elle prend des cours de dessin, de danse, de piano et de peinture. C'est en 1940, alors âgée de 17 ans, qu'elle rentre à l'École des Beaux-Arts de Montréal pour y suivre des cours d'arts plastiques jusqu'en 1945.

Françoise Sullivan à 14 ans, École de danse Gérald Crevier - Archives de Dance Collection Danse, Toronto

Françoise Sullivan au studio de Franziska Boas à New York, v. 1947 - Archives personnelles de l'artiste

Entre 1945 et 1946, Sullivan séjourne à New York chez Louise Renaud, soeur aînée de Jeanne. Elle y étudie la danse moderne avec Franziska Boas, la fille de l'anthropologue Franz Boas, et brièvement auprès de Martha Graham et Louis Horst.

De retour à Montréal, elle fréquente le groupe des Automatistes (*1). et signe le manifeste Refus global (*2) en 1948. La même année, elle présente une conférence intitulée La danse et l'espoir dont le texte sera publié dans Refus global.




En voici des extraits :


« Avant tout, la danse est un réflexe, une expression spontanée d'émotions vivement ressenties. [...] La danse académique, celle qu'on nous présente encore, et à retard, offre exclusivement au spectateur un plaisir des yeux par une virtuosité exceptionnelle des jambes, à l'encontre de reste du corps, et tend uniquement à s'affranchir des lois de la pesanteur. [...] La danse perd sa place poétique dans la réalité, et elle entraîne l'homme. L'académisme est un cercle vicieux. Heureusement la vie a raison de la mort. Les énergies, étouffées longtemps, trouvent le soin de se libérer par la suite, avec une fureur accrue. [...] Et, dans la danse, on en revient aujourd'hui à la magie du mouvement, celle qui met en cause les forces naturelles et subtiles de l'homme, visant à exalter, à charmer, à hypnotiser, à arrêter la sensibilité. [...] Pénétrons au plus profond de l'homme, au domaine de son inconscient. Des tendances, des désirs, des appétits et des répulsions en composent les éléments. Le trésor réel et profond contenu dans l'inconscient est l'énergie. [...] Par là, on pénètrera dans la connaissance de la localisation de l'émotion dans le corps, et on comprendra comment s'engendre la tension unique qui exprime totalement un sentiment. [...] Un univers est créé, tout un monde respire. Le spectateur assiste à une efflorescence de la vie qui se noue sous ses yeux. Comme au combat de torero, il est atteint par l'émotion, mais aussi, transporté par l'extase. Le spectacle doit agir sur lui, modifier quelque chose en lui. De là ressort son efficacité, toute sa magie. » - Françoise Sullivan


Le texte intégral se trouve ici


Pierre Gauvreau, Françoise Sullivan, Louise Renaud, Madeleine et Mimi Lalonde, Claude Gauvreau et Marcel Barbeau à Saint-Hilaire, 1946 - Archives de Dance Collection Danse, Toronto

« L'artiste, pour Sullivan et les autres automatistes, est un médium à travers lequel des images surgissent et son immédiatement reproduites dans l'oeuvre, tout comme dans le cas d'une écriture automatique. Cette démarche sera le fil conducteur de toute sa contribution artistique en tant qu'artiste aux multiples images » (source : Danser à Montréal, de Iro Tembeck)


Le 3 avril 1948, en collaboration avec sa partenaire de danse Jeanne Renaud, elle organise à la maison Ross l'un des événements fondateurs de la danse moderne au Québec. Dédale, un solo dansé par Françoise Sullivan, y sera présenté pour la première fois.



Dédale est un solo exécuté dans le silence, axant l'exploration gestuelle sur une seule qualité du mouvement : celle du ballant qui emporte la danseuse par la force de l'attaque vers le prochain geste, également issu du ballant. Une œuvre épurée mais riche en émotions et en textures, avec un thème et une exécution toujours d'actualité aujourd'hui.


Sullivan conçoit un ambitieux projet chorégraphique inspiré du cycle des saisons qui ne sera réalisé qu'en partie; d'abord Été en 1947 aux Escoumins et Danse dans la neige en 1948 sur le mont Saint-Hilaire en compagnie de Jean-Paul Riopelle et Maurice Perron.

Françoise Sullivan dans "Danse dans la neige", 1948 © Maurice Perron

Sullivan crée d'autres pièces, s'inspirant du jazz comme Black and Tan, création où gestuelle et musiques revêtent un aspect sensuel et taquin. Sullivan revient aux formes préclassiques en réaction à l'académisme du ballet dans Gothique, et fait dans Femme Archaïque appel à l'archétype féminin, au rituel et à la magie comme source d'inspiration chorégraphique.


En 1949, Sullivan épouse le peintre Paterson Ewen avec qui elle aura quatre enfants. Entre 1952 et 1956, elle travaille comme chorégraphe et danseuse pour la télévision de Radio-Canada.


À la fin des années 1950, elle se tourne vers la sculpture sous les conseils d'Armand Vaillancourt et apprend la soudure à l'École technique de Lachine. En 1960, elle suit un cours en sculpture avec Louis Archambault à l'École des Beaux-arts. En 1963, elle reçoit le Prix du Québec en sculpture pour l’œuvre Chute concentrique (1962). Elle réalise aussi des décors pour les projets chorégraphiques de Jeanne Renaud et de Françoise Riopelle du Groupe de danse moderne de Montréal, puis pour le Groupe de la Place Royale.


Françoise Sullivan et Jean-Paul Riopelle © Maurice Perron

À partir de 1977, Sullivan enseigne au département d'arts visuels et de danse de l'Université Concordia de Montréal.


En 2008, elle reçoit le Prix Gershon Iskovitz et elle est nommée officière de l'Ordre de Montréal en 2017. Le Musée d'art contemporain de Montréal lui consacre une exposition solo en 1981, le Musée des beaux-arts de Montréal en 2003, l'Art Gallery of Ontario en 2010, le Musée d'art contemporain de Baie-Saint-Paul en 2016 et la Galerie de l'UQAM en 2017. La série photographique Danse dans la neige a été exposé au Museum of Modern Art de New York en 2010 dans l'exposition On line : drawing through the twentieth century. Elle est représentée par la Galerie Simon Blais de Montréal.


Pour les 70 ans du manifeste Refus Global, le Musée d'Art Contemporain de Montréal présente une exposition rétrospective de Françoise Sullivan, soulignant sa contribution majeure à l'histoire de l'art moderne et contemporain du Québec.


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*1) Les Automatistes est un groupe d'artistes du Québec, réunis autour de Paul-Émile Borduas, professeur à l'École du Meuble de Montréal, au cours des années 1940. Le mouvement regroupe les peintres Marcel Barbeau, Jean-Paul Riopelle, Pierre Gauvreau, Fernand Leduc, Jean-Paul Mousseau, et Marcelle Ferron ; les écrivains Claude Gauvreau et Thérèse Renaud ; les danseuses et chorégraphes Françoise Sullivan, Françoise Riopelle et Jeanne Renaud ; la designer Madeleine Arbour ; l'actrice Muriel Guilbault et le photographe Maurice Perron, de même que le psychiatre psychanalyste Bruno Cormier. Les fondements du mouvement surréaliste et les outils psychanalytiques constituent les bases idéologiques de l'automatisme. À l'encontre des surréalistes, les Automatistes préconisent une approche intuitive expérimentale non représentative conduisant à un renouvellement en profondeur du langage artistique. Les premières œuvres résultant de ces expériences s'apparentent à l'expressionnisme abstrait, malgré l'absence de liens entre les groupes montréalais et new-yorkais.

*2) Refus global est un manifeste artistique publié secrètement1 le 9 août 1948 à Montréal par les Automatistes aux Éditions Mithra-Mythe. Son auteur, Paul-Émile Borduas, remet en question les valeurs traditionnelles de la société québécoise comme la foi catholique et l'attachement aux valeurs ancestrales, rejette son immobilisme et cherche à établir une nouvelle idéologie d'ouverture sur la pensée universelle. Il considère alors que le surréalisme ne peut coexister avec le dogme religieux et désire plus que tout se soustraire aux contraintes morales afin d’épanouir sa liberté individuelle. Le recueil, publié en 400 exemplaires, contient, en plus du manifeste en tant que tel, une série de textes ainsi que des illustrations et des photographies.


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Sources :

DANSER À MONTRÉAL, Germination d'une histoire chorégraphique - Iro Tembeck

Art Canadian Institute Institut de l'Art Canadien

L'Encyclodépie du Canada

  • YouTube - Black Circle
DANSE DANSE

www.dansedanse.ca

2 rue Ste Catherine E, 
H2X 1K4 Montréal, QC

Tél : (514) 848-0623

E-mail :  info@dansedanse.ca

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